Le lendemain donc, nous étions levées tôt. Le programme était simple: nous voulions commencer par aller explorer une prétendue auberge de jeunesse dont nous avions déniché l’adresse sur internet et qui était moins chère que la nôtre – car nous n’avions pas renoncé à l’idée de couper dans les dépenses de logement. Mais ce petit «détour» s’avéra une vraie course dans la ville, pour encore nous buter à une auberge inexistante. Finalement, après avoir perdu la moitié de la journée dans les rues de Saint-Pétersbourg, nous avons convenu d’accepter fatalement notre auberge et de nous concentrer sur nos explorations.

Autre inconvénient : approchant du cœur de la ville, car nous avions l’intention de prendre le bateau jusqu’à Peterhof et nous devions donc gagner le quai, nous avons croisé une population joyeuse qui arborait des chapeaux de matelots et des costumes de marin. La Néva était animée par des spectacles navals agrémentés de musique classique et des cris enthousiasmes de la foule. Nous avons fini par comprendre que c’était la fête nationale de la marine russe, autre réalisation de mon cher Pierre le Grand. Je me suis laissée gagner par la gaieté ambiante et je me suis acheté un chapeau de matelot aux couleurs de la ville (et, dix minutes plus tard, je ne savais déjà plus quoi faire avec : ah! les achats intempestifs de voyage!)
Mais ça nous posait un autre problème, parce qu’il n’y avait pas de départ de bateau sur la Néva qui était monopolisée par les festivités jusqu’à midi. Nous avons attendus jusque là, pour nous apercevoir que les prix demandés étaient vraiment exagérés. Nous avons donc convenu de trouver une autre option pour nous rendre à Peterhof. Partout dans la ville, on annonçait des autobus qui faisaient l’excursion jusqu’à Peterhof, mais encore là, les prix étaient carrément ridicules. Le temps courait, l’après-midi était déjà entamée. Je me sentais découragée, prête à remettre au lendemain l’aventure Peterhof, mais Josianne s’est écriée : «Tu veux aller à Peterhof? On va aller à Peterhof!» Nous avons opté pour le transport en commun : l’elektrichka, c’est-à-dire le train de ville. L’équivalent de deux dollars (au lieu des soixante exigés pour le bateau ou pour les excursions organisées!) pour s’entasser dans un petit train avec d’authentiques Russes – des babouchkas avec leurs foulards serrés sur la tête, des monsieurs à la grosse bedaine qui s’ouvrent une bière en plein transport en commun, de belles filles aux jambes élancées et aux longs cheveux blonds, des garçons de mon âge avec leur air sévère, les cheveux à la coupe douteuse et leurs yeux brillants mais hermétiques, les beaux enfants blonds, etc. Puisque nous étions décidément dans une mauvaise journée, nous avons ajouté une nouvelle erreur à notre palmarès: nous sommes débarquées au mauvais arrêt et nous avons dû attendre dans un bled perdu qu’un train en sens inverse ne passe. Je suis persuadée que personne qui se trouvait là n’avait jamais entendu quelqu’un parler dans une langue autre que le russe, ce qui renforçait notre sentiment de n’être pas au bon endroit!

Finalement, une demi-heure plus tard et payant dix roubles pour ces espèces de mini-bus urbains qui font partie du paysage quotidien du Russe moyen (autre exploit langagier, dont nous n’étions pas peu fières!), nous sommes arrivées triomphantes mais déjà brûlées à Peterhof, à trois heures de l’après-midi – et l’heure était ma seule vraie déception. Mais voyant l’immense palais d’été de mon héros russe se dessiner derrière les grosses grilles noires, mon cœur bondissait dans ma poitrine et toutes les déconvenues étaient oubliées encore une fois. J’étais si pressée de traverser le long jardin qui menait au palais que Josianne a dû m’arrêter pour prendre une photo; sur cette photo, d’ailleurs, j’ai nettement l’expression d’une fillette à qui on oblige de prendre une photo avant de déballer ses cadeaux de Noël et qui a vraiment la tête ailleurs!

La photo en question!
Peterhof (ou Petrodvorets, qui veut littéralement dire : «le palais de Pierre») est la demeure d’été des empereurs de Russie, et le lieu de résidence préféré de Pierre le Grand. Il est bâti sur le modèle de Versailles, dont il est reconnu pour l’être des plus belles émules. Il avait choisi cet emplacement à 30 kilomètres de la ville parce qu’il était en plein embouchure du Golfe de Finlande, qui lui-même donne dans la mer baltique – bref, c’était le lieu le plus rapproché de la mer qu’il pouvait trouver en son empire. Le palais beige et blanc est impressionnant en lui-même, mais les jardins et les jeux d’eau le sont encore plus. La «grande cascade» située à l’arrière du palais qui, dégringolant de plate forme en plate forme finit par se jeter dans un canal qui lui se jette ultimement dans la mer est un chef-d’œuvre à couper le souffle. Objectivement, c’est l’attraction de laquelle j’ai pris le plus grand nombre de clichés : une bonne cinquantaine, seulement de la cascade!

Une des nombreuses photos que j’ai prises de la “grande cascade”. En bas à droite, c’est “Samson et le dragon”.

Une des pièces de Peterhof.

Mais Pierre lui-même ne vivait pas vraiment dans ce beau et grand palais, dont j’ai visité les pièces en enfilade (on dit «corps de logis simple» pour parler d’une bâtisse qui ne comprend pas de corridor pour passer d’une pièce à l’autre: merci, cours d’architecture!) avec un grand intérêt, mais dans un petit pavillon situé directement sur la grève et d’où il pouvait voir la mer de son cabinet de travail. À côté du lumineux château de Peterhof, ce petit pavillon, appelé «Monplaisir», est une humble bâtisse de briques selon le style “hollandais”, que l’empereur aimait tout particulièrement, et qui rappelle, par son plan, étrangement une écurie (mon appréciation personnelle). Je n’ai pas pu le visiter à cause de l’heure, mais je m’y suis promenée et j’ai pris quelques photos sur la grève rocheuse qui donnait sur une belle mer bleue. Le pavillon Monplaisir n’est pas dénué de charme, mais ça paraît extravagant de vivre dans un tel endroit quand on a un aussi beau château que Peterhof; tout ce que j’en sais, c’est qu’étrangement Pierre le Grand, parmi autres excentricités, n’aimait pas vivre dans des pièces dont les plafonds étaient hauts, d’où le peu d’envie de vivre dans un nouveau Versailles. Peterhof fut donc davantage habité par ses successeurs que par lui-même.

Moi sur la Grève, près du pavillon Montplaisir à Peterhof

Moi sur la Grève, près du pavillon Montplaisir à Peterhof