C’est bien fait la vie, me répétaient en choeur les bonnes âmes. La fin de la grossesse, c’est tellement épuisant et astreignant qu’on en oublie d’avoir peur d’accoucher; pour celles qui seraient nostalgiques par rapport à la fin de la grossesse, les difficultés de la fin permettraient d’être fin prêts pour passer à l’autre étape.

Je n’irais pas jusqu’à dire que «la vie c’est bien fait», parce qu’en ce moment j’en veux à la nature; mais il est tout à fait vrai que la fin de grossesse, c’est une cure pour se guérir de l’envie d’être enceinte.

Dans mon cas, bien que je ne sois officiellement en retard que de trois jours aujourd’hui, ça fait deux semaines et demi que je ne suis plus capable de m’endurer. Ça a commencé avec les fameuses douleurs ligamentaires de la semaine 38 et depuis, confinée à l’inactivité, j’oscille entre la simple impatience et la déprime totale. Je sais que c’est essentiellement hormonal, parce que dès que j’ouvre les yeux le matin, avant d’avoir fait un geste, parlé à qui que ce soit ou vu quel temps il fait,  je sens déjà l’état d’esprit dans lequel je vais être ce jour-là: dans les bons jours (de plus en plus rares), une légère indifférence; dans les mauvais jours (de plus en plus fréquents), une profonde déprime du genre «bon, une autre journée de marde à ne rien faire et à être misérable et à avoir mal partout et avec personne qui ne comprend».  J’ai conscience d’être une personne fort peu agréable à côtoyer à l’heure actuelle, particulièrement pour mon chum que j’attends à chaque soir pour déverser ma mauvaise humeur. Ce qui doit expliquer pourquoi dans les derniers jours, tout mon entourage s’est mis à être très impatient de me voir accoucher – je soupçonne que ce n’est pas seulement pour le plaisir de rencontrer Lily, mais aussi pour me fermer la gueule.

Donc, avant de m’aliéner le monde entier, et parce que j’ai honte de me plaindre autant alors qu’il y a des gens dans la vie qui sont malades pour vrai, je dois ventiler.

Je n’en peux plus d’être enceinte parce que:

1 – J’ai mal partout. Après les douleurs dites ligamentaires qui m’ont plié en deux et m’ont mené à l’hôpital, j’ai eu un mal de dos insupportable qui me bloquait la moitié du dos; aucune position n’était plus confortable et le seul fait de me retourner dans mon lit me coupait le souffle tant c’était douloureux. Cette douleur, après une dizaine de jours, a fini par s’atténuer et un mal de dos chronique mais beaucoup plus supportable l’a remplacé; et il reste aussi les douleurs aux aines qui rendent mes déplacements très pénibles (particulièrement passer de la position allongée à debout). J’ai commencé à avoir des crampes de type crampes menstruelles depuis environ dix jours, que j’espérais se voir transformer en vraies contractions mais ce n’est pas arrivé; et des reflux gastriques douloureux, et le bébé qui me presse sur l’estomac dès que je me lève au point de me lever le coeur. Oh, et je suis tellement écoeurée de faire pipi trente fois par jour! (Et je ne crois pas exagérer avec ce chiffre.)

2 - L’isolement.  J’ai renoncé aux déplacements en métro qui exigent que je marche et que je me tienne debout dans le métro pour des périodes trop longues pour moi; ça me prive donc d’à peu près tous les déplacements au centre-ville. Je ne marche plus que pour aller au coin de la rue et revenir, et c’est très désagréable mais je le fais pour me changer des quatre murs de mon salon et parce que c’est sensé provoquer l’accouchement. Je prends encore parfois l’auto pour des petites commissions (la dernière: aller acheter des magazines au Archambault), mais j’ai peur d’avoir des contractions au volant et, de toute façon, je ne suis pas assez en forme pour faire du shopping en règle. Bref, je ne sors à peu près plus que lorsque mon chum est là pour me conduire, donc essentiellement la fin de semaine, et on se limite à des sorties brèves qui ne nécessitent pas trop d’énergie, comme aller au restaurant, ou bien des sorties pratiques, comme aller à l’épicerie. L’autre jour, j’étais à l’hôpital St-Luc et de ma fenêtre je voyais l’UQAM, et j’ai failli pleurer à l’idée de mes années d’étudiante. Juste l’idée de pouvoir prendre le métro n’importe quand pour aller étudier à la bibliothèque ou pour aller rencontrer des profs, wow, quelle liberté j’avais et comme c’était stimulant! Sans mentionner comme j’envie tous ceux qui vont travailler le matin, qui rencontrent des gens et qui ont une vie professionnelle…

3 – L’impatience! C’est peut-être le facteur le plus important. La patience n’a jamais été mon fort, et j’ai trouvé que la grossesse c’était vraiment un gros défi à ce niveau-là, depuis le début. Mais depuis que je sais qu’elle est à terme (soit depuis la semaine 37), c’est d’autant plus difficile d’attendre. Je me rends compte que je m’attendais depuis le début à ce qu’elle naisse légèrement avant terme, parce que ma mère nous avait eu, moi et mes soeurs, autour des semaines 37 et 38; naïvement, je n’avais jamais cru dépasser les 40 semaines. Donc depuis la semaine 38, je scrute les symptômes, chaque crampe me donne espoir d’accoucher, et dès que ces symptômes disparaissent, je me sens frustrée. Je comprends maintenant ce que j’avais entendu dire à des femmes enceintes: «J’ai l’impression que je vais rester enceinte pour toujours.» C’est comme si le terme au lieu d’approcher s’éloignait toujours; et, à cause de ça, on dirait que l’idée d’un bébé devient de moins en moins réelle.

4 – Et… la culpabilité. La culpabilité de chialer tout le temps, de m’aliéner tout le monde, de ne pas aimer être enceinte quand tout le monde dit que c’est sensé être super et quand plusieurs femmes essaient en vain de tomber enceintes, d’être si misérable quand il y a des gens qui ont de vraies maladies. Et la culpabilité vis-à-vis de mon bébé d’être si peu heureuse de l’avoir dans mon ventre depuis deux semaines demi, d’avoir juste envie de lui dire: «Sors de mon ventre!!», de me sentir pleine de ressentiment. Je lui répète que ce n’est pas à elle que j’en veux, que je l’aime de tout mon coeur, mais que je me sens juste très mal ces temps-ci et que je suis épuisée. N’empêche, je me sens coupable de ne pas être plus à la hauteur…

Bref, je suis vidée physiquement et moralement, et ça m’écoeure de penser que si j’avais accouché il y a deux semaines je n’aurais pas accueilli mon bébé dans cet état-là. J’ai peur que mon état d’esprit m’empêche de jouir pleinement de la naissance de ma fille.

Ouf! Ça fait un peu de bien de ventiler… Ne reste qu’à m’armer de patience pour la prochaine semaine et à essayer de m’accrocher un sourire d’ici à ce que ma princesse ne se décide à se montrer le bout du nez.

Au programme… dans cinq jours, j’ai un rendez-vous à l’hôpital St-Luc pour évaluer l’état du bébé et planifier, selon le résultat, la date de l’induction. Ça devrait être fait dans les trois ou quatre jours suivants. Donc, mon «calvaire» ne devrait pas durer plus de huit jours (attendons-nous à ce que les docteurs me fassent durer ça un maximum, puisque mes états d’âme ne semblent pas trop les préoccuper… Amertume? Je pense que oui…)